Il y a plus de trente ans, à Poznań, j’ai trouvé un livre. Ou peut-être que c’est lui qui m’a trouvé. Il m’attendait dans une boîte posée sur le rebord d’une fenêtre, devant un antykwariat, une bouquinerie. Il était gratuit, en anglais… je l’ai emporté !
À Poznań, il y avait cette bouquinerie à l’angle d’une rue qui donnait sur Stary Rynek. Sur le rebord d’une fenêtre, une boîte avec des livres dépareillés. Mon amie Agnieszka m’a assuré que je pouvais me servir. Ils avaient été déposés là par le propriétaire. N’importe qui pouvait en emporter un ou deux, gratuitement. Ce jour-là, ce fut moi.
Un compagnon de voyage inattendu

C’était le quatrième volume des Collected Short Stories de Somerset Maugham. Tout en anglais. Une édition de poche. Je l’ai soupesé et, après avoir évalué son poids, je l’ai fourré dans ma poche.
Je ne l’ai pas dévoré en trois jours, celui-là. Il m’a accompagné pendant deux ou trois ans. Je l’ai lu et relu. Je me souviens encore de The Book-Bag et The Kite… Puis il a perdu son intérêt. Le livre a cessé de voyager et je l’ai oublié dans ma bibliothèque.
Aujourd’hui que je le redécouvre, je suis mal à l’aise. M’appartient-il vraiment ? Je l’ai ramassé et je lui ai donné une nouvelle vie. On a beaucoup voyagé. Mais est-il heureux avec moi ?
On abandonne beaucoup de lecture en voyage
Dans le train, beaucoup de passagers abandonnent leur journal ou leur magazine sur la tablette. Pour certains, c’est de la négligence, mais j’aime à croire que c’est un geste de partage. À cet instant, le journal n’appartient plus vraiment à personne.
Il peut terminer sa courte existence dans une poubelle au prochain nettoyage. Mais il peut aussi être récupéré par un autre voyageur qui le lira à son tour. C’est ce que je fais parfois. Je feuillette ce que les autres ont abandonné. Un article attire mon attention, puis un autre. Il m’arrive même de découvrir des magazines que je ne connaissais pas.

Les lecteurs ne se rencontrent pas. C’est le journal qui est vivant. Celui qui l’a laissé ne saura jamais qui l’a lu. Celui qui le récupère ne sait rien de son premier lecteur.
Pendant quelques kilomètres, ces voyageurs ont partagé les mêmes pages. J’aime cette idée.
Des bibliothèques hétéroclites
J’ai croisé des livres dans des aéroports, des auberges, des hôtels pour backpackers et beaucoup d’autres endroits où celui qui voyage léger dépose ce qu’il ne veut ou ne peut plus transporter.
Le poids compte dans un sac au dos. Un roman de cinq cents pages est le compagnon de quelques soirées. Le porter tout au long du chemin devient vite un calvaire dont on est heureux de se débarrasser. Dans le film Wild, on voit des randonneurs arracher les pages du guide décrivant le trajet déjà parcouru par Sheryl Strayed.
Alors on le laisse. Pas parce qu’on n’en veut plus, mais parce qu’on sait qu’un autre lui fera une petite place dans son sac, le temps de la lecture.
Dans les auberges, les étagères deviennent ainsi de drôles de bibliothèques où des livres écrits dans des langues improbables se côtoient : japonais, farsi, géorgien, thaï…

J’ai trouvé à Lisbonne un livre acheté chez un bouquiniste avec un prix en couronnes tchèques sur la première page. Il portait aussi l’étiquette d’une librairie londonienne. Je l’ai abandonné à Hendaye, chez un brocanteur, contre un café et une conversation à l’abri de la pluie. J’attendais ma correspondance. Il m’a offert un autre bouquin pour tenir jusqu’à Paris.
Le lecteur passe, le livre continue
J’aime l’idée qu’un livre puisse vivre des aventures qui échappent totalement à celui qui l’a acheté.
On parle souvent des livres comme de possessions. Mon livre. Ma bibliothèque. Mon exemplaire. Pourtant, je suis de plus en plus convaincu qu’un livre doit être partagé, transmis et même, parfois, abandonné. Celui qui le laisse renonce à savoir ce qu’il deviendra.
Mes Collected Short Stories auraient pu connaître cette existence. Au lieu de cela, j’ai arrêté leur mouvement. J’ai trouvé le livre à Poznań, je l’ai emporté, je l’ai lu en voyage et je l’ai rangé au grenier. Depuis, il attend sur une étagère.

Mais l’antiquariat du Stary Rynek existe toujours. Et devant sa vitrine, il y a toujours une boîte. Alors je me prends à imaginer une visite à Poznań. Le livre dans ma poche. Je pourrais retourner là-bas et déposer mon Maugham exactement là où je l’ai trouvé il y a plus de trente ans… sans savoir où il ira…
Après une peine de trente ans purgée dans la poussière, Maugham pourrait reprendre la route. Ce serait précisément le but.
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