Il suffit parfois de tendre l’oreille pour voyager un peu. Ce soir-là, au restaurant, deux couples. L’un racontait ses vacances à l’autre. Je ne cherchais pas spécialement à écouter leur conversation. Jusqu’à ce que la dame commence à raconter son séjour au Sénégal.
Elle avait adoré. Le Club Med de Cap Skirring, en Casamance, était formidable : les activités nombreuses, la plage magnifique. Elle avait apprécié de passer du temps au soleil, de lire deux livres et de profiter de vacances reposantes. Jusque-là, rien à redire. Chacun passe ses congés comme il l’entend et je ne vais certainement pas reprocher à quelqu’un de préférer une chaise longue à un sac à dos.
Puis est arrivé le moment de raconter l’excursion. Et là, tout a changé !
Le Sénégal était dehors
Après avoir vanté la plage du Club, la cuisine du club, les installations du club, le personnel… elle a commenté la seule visite qu’elle avait faite en dehors du Club. Une excursion au village de pêcheurs qui borde les installations du Club Med. Une promenade à pied qui ne lui avait manifestement pas laissé les meilleurs souvenirs.
Manifestement, le voyage était devenu beaucoup moins agréable. Elle avait vu la pauvreté, des mendiants et des choses qu’elle aurait « préféré ne pas voir ». Quant à la cuisine locale, elle ne lui inspirait guère confiance. Cela n’avait pas l’air très propre.

J’ai continué à manger.
Mais une question me taraudait : pourquoi partir au Sénégal si le Sénégal constitue précisément la partie désagréable des vacances ?
La plage, le soleil, la piscine, les animations, les bouquins sur un transat… Tout cela est parfaitement respectable. Mais on peut aussi le trouver beaucoup plus près de chez nous. À La Panne ou à Bray-Dunes… avec évidemment quelques degrés en moins et une probabilité légèrement supérieure de devoir sortir le coupe-vent.
Voyager sans rencontrer
Ce qui me dérangeait n’était donc pas sa façon de passer ses vacances. C’était cette curieuse manière de raconter qu’elle avait découvert le Sénégal alors que, dans son propre récit, tout ce qui appartenait réellement au pays semblait devenir un désagrément.
Je ne prétends pas qu’il faille partager le repas d’une famille, traverser le pays en bus ou dormir chez l’habitant pour avoir le droit de dire que l’on voyage. Je fréquente moi aussi des hôtels, des restaurants touristiques et des endroits confortables. Heureusement.

Mais lorsque je vais quelque part, j’ai au moins envie que le pays entre un peu dans mon voyage.
J’ai envie d’entendre sa langue, de goûter la cuisine locale, de me tromper en allant quelque part… Il m’est indispensable de discuter avec quelqu’un, d’acheter des denrées que je ne connais pas pour découvrir de nouvelles saveurs, de marcher dans une rue qui n’a pas été aménagée pour moi.
Je veux voir de mes yeux ce qui est moins joli que les photos sur la brochure. En réalité, tous ces endroits cachés sont rendus chaleureux par le partage avec les habitants.
La pauvreté n’est évidemment pas une attraction touristique. Elle n’est pas davantage une faute de goût commise par les habitants pour gâcher l’excursion des vacanciers. Mais ce que nous appelons pauvreté est souvent un mode de vie plus simple et dépouillé des objets superflus que nous avons fini par rendre indispensables. On dirait qu’ils sont plus heureux aussi !
C’est peut-être cela qui m’avait le plus agacé dans cette conversation.
Cette dame avait parcouru des milliers de kilomètres pour aller au Sénégal et semblait avoir apprécié ses vacances précisément tant que le Sénégal restait à l’extérieur.
J’ai eu envie de me lever et d’aller lui dire qu’elle n’avait rien compris au voyage.
Je suis resté assis et j’ai fermé ma grande bouche. C’était probablement mieux ainsi.
Mais puisque j’ai un blog…
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