Vitesse

Mes mots de voyage : Lentement

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Depuis que jai quitté les scouts, vers 16-17 ans, jai la bougeotte. Lorsque je marche, des mots me viennent en tête sur le sens desquels je gamberge parfois durant des heures. Aujourdhui, je vous raconte un de mes mots de voyage : Lentement

En un coup d’œil

En avril 2018, j’ai pris la route pour relier Lourdes à Saint-Jacques de Compostelle. Ce n’était pas la première fois que je voyageais à pied, mais parcourir une si longue distance pendant une aussi longue période de marche était un véritable baptême. J’ai mis 31 jours pour lentement relier Lourdes à Saint-Jacques de Compostelle puis Fistera. J’en ai retiré un enseignement important : la vitesse de l’homme se rapproche définitivement plus des 5 km/h que des 120. Honnêtement, je croyais que le passage du stress de la vie trépidante que nous vivons au quotidien au rythme séculier de nos ancêtres “chasseurs-cueilleurs” me poserait problème… Eh bien, pas du tout ! Trois jours ont suffi pour que je m’adapte au tempo de la marche.

Lentement, je m'habitue à marcher au rythme de mes envies, j'écoute mon corps pour ne pas dépasser ses limites.Sous la grisaille ou sous un soleil de plomb, qu’il pleuve ou qu’il vente, c’est un plaisir subtil d’apercevoir toutes ces petites choses qui bordent les routes. Puis s’éparpillent le long des chemins et enfin les sentiers d’alpages. Petit à petit, l’œil s’habitue à revoir ces choses banales, ces détails de la vie simple que l’on avait oubliés.

Lentement, on en voit plus

Cela commence par des flaques de couleurs un peu floues qui se détachent à nos pieds, ce sont autant de variétés de fleurs. Puis voici les empreintes très reconnaissables de quelques moutons. Elles avaient été laissées dans la boue par une dizaine de bêtes que je devais croiser plus tard dans une prairie. Entendre et surtout voir les oiseaux qui s’effraient lorsque, pour franchir le pont qui enjambe un cours d’eau, je m’approche de la rivière au bord de laquelle ils nichent…

Les sens s'aiguiseRapidement, les sens s’aiguisent, ils se conjuguent, ils s’apaisent. Mon pas se fait plus léger. Une loutre passe devant moi, indifférente à ma présence. Je marche lentement et j’arrive à me fondre dans le paysage. Je n’ai absolument pas le sentiment de me comporter comme un étranger dans le paysage.

Quand revient l’instinct

Et puis on s’habitue. Le regard, qui au début n’accrochait que de petits détails, s’affûte au fil des jours. Aux côtés des flèches jaunes qui balisent la route, d’autres repères se suivent en une succession de petites images pas si banales que ça. La recherche permanente des signes qui nous guident vers Compostelle devient naturelle.

Les flèches jaunes qui nous guident lentement sur le Chemin de Saint-Jacques (c) Alain Demaret 2018 Mes mots de voyage - LentementUne certaine langueur conduit le pas du marcheur qui avance en écoutant battre son cœur à l’allure de soixante pas à la minute. Et puis on arrive enfin à destination. Sous la pluie, et ce but tant attendu n’a absolument plus aucune importance ! C’est là où tout s’arrête que tout s’emballe. Il reste trois jours pour rejoindre Fistera, là où la terre s’arrête (finis terra). Eh bien, ma foi, on ne va pas se priver de 72 heures de lenteurs supplémentaires.

Retour difficile

Quel choc au moment de reprendre la route, ou plutôt l’autoroute, pour rentrer chez moi ! J’avais réservé une place sur un bus de ligne de la compagnie Flixbus. Le car est parti de Saint-Jacques-de-Compostelle un peu avant midi. À travers la fenêtre sale, j’ai juste eu le temps d’un dernier geste à Luella l’Australienne. Elle a été, à la fois, ma camarade de route, mon guide (elle a déjà parcouru plusieurs fois les chemins qui mènent à Compostelle) et ma prof d’anglais.

Retour en bus, fini de marcher lentement, la norme sera désormais de 120 km/h. Mes mots de voyage - Lentement

On roule depuis quelques minutes dans les rues de Santiago avant de rejoindre l’autoroute. Le temps s’emballe à nouveau. Si mes souvenirs sont exacts, on s’est arrêtés deux fois, pour un arrêt “toilettes” et pour le repas du soir. Puis j’ai dû m’assoupir une petite heure. Vers 20 h 45, alors que j’observais le paysage, j’ai pu lire, sur un panneau de signalisation, que nous approchions déjà de la ville d’Irún.

Irún, la ville où j’avais entamé mon parcours espagnol après 6 jours passés dans les Pyrénées françaises. À bord de ce bus, on venait de parcourir 850 km en un peu plus de 8 heures. La distance que je venais d’effacer en 21 jours de marche ! Quel choc !

Et la vie reprend son cours, trépidante

Je le confesse, le retour à la vie trépidante que nous connaissons tous m’a éprouvé plus que je ne le pensais. Et je crois, pour avoir entendu de nombreux témoignages de pèlerins, que c’est le cas pour la plupart des Jacquets (les personnes qui ont atteint Saint-Jacques-de-Compostelle au moins une fois). Passer de la vitesse à la lenteur est bien plus facile que de faire l’exercice inverse.

Des souvenirs s’éveillent en moi lorsque, parfois, je me balade dans la campagne ou que je vais faire des courses en ville à pied. La nostalgie s’éveille quand je croise quelques coquelicots, des fleurs colorées ou un pigeon qui mange des miettes de pain en m’ignorant cordialement.

Marcher au bord de la mer, lentement mais sûrement vers un état d'apaisement qui est très agréable. Mes mots de voyage - LentementDepuis, je suis reparti. En mars 2019 j’ai passé trois jours sur les sentiers forestiers de l’Eifel allemand entre vitesse et lenteur. Puis je suis parti dix jours sur la Rota Vicentina dans le sud du Portugal en septembre. J’ai de nouveau ressenti cet énorme fossé entre la quiétude de la marche et la vitesse effrénée de notre vie véhiculée. Et je commence à ne plus l’aimer, ce rythme-là.

Alain
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